Dossiers
- La Censure - Partie 2 : Censure et jeux vidéo
- Auteur de l'article: Platon21
La censure artistique en 1997
Focus sur l'année 1997. Revenir plus de dix ans en arrière peut sembler a priori incongru, de même qu'établir un lien avec les formes de censure décrites dans la première partie du dossier. Cette rétrospective permet en fait une prise en compte de l'évolution des mentalités : le jeu vidéo aspire à devenir un art à part entière. Ceux qui ne prennent en considération que sa dimension ludique ou commerciale oublient sa dimension esthétique, narrative, réflexive et émotive qu'on ne retrouve pas dans les divertissements traditionnels. Pourquoi les jeux vidéo tels Resident Evil 1.5, Carmageddon, Grand Theft Auto et Postal sont particulièrement affectés par la censure en 1997 ? Parce que le jeu vidéo passe à l'âge adulte avec la 3D, et qu'il exige une certaine connivence ainsi qu'une implication, changeant le spectateur blasé en acteur concerné par l'expérience proposée. On retrouve les mêmes mécanismes mis en œuvre pour la censure classique : limitation de la liberté d'expression émanant d'organismes officiels, et autocensure de la part des artistes.
RESIDENT EVIL 1.5 (Capcom. PS, Saturn. 1997)
Quatre mois à peine après la sortie du premier Resident Evil, Capcom annonce Resident Evil 2. Une démo présentée aux dirigeants de Capcom, les fait bondir. L'argument principal du refus du jeu est sa trop grande ressemblance avec le premier Resident Evil. En fait, la particularité de cet épisode consiste en la possibilité de tuer des enfants (devenus zombies). C'est le seul projet de ce dossier qui soit resté dans les cartons des développeurs, Resident Evil 2 ayant totalement changé d'équipe. [Lien]
Etrange que les maisons de production estiment que le public des jeux vidéo n'évolue pas aussi vite que celui du cinéma. Resident Evil 1.5 s'inspire en fait d'un film datant de 1978 : Zombie, de Georges Romero, où des enfants zombies très cruels sont abattus.
CARMAGEDDON (Stainless Games. PS, PC, N64. 1997)
Jeu de mot stupide avec "Car", la voiture, et "Armageddon", le jour de "la fureur de Dieu", le titre annonce la couleur. Jeu de course disposant d'un moteur physique performant pour l'époque et d'un univers 3D relativement ouvert, rien ne le prédisposait pourtant à rester dans les mémoires. [Lien]
Les développeurs eurent alors l'idée de "pervertir" le joueur en lui laissant la liberté de détruire les voitures adverses, et même d'écraser les piétons et les animaux sur son passage afin de gagner des crédits servant à améliorer son véhicule. Le concept "tous les moyens sont bons pour arriver premier" fit une belle publicité à Carmageddon. Les commissions de censure européennes s'acharnèrent d'autant plus sur le jeu, changeant les piétons en zombies, et le sang devint malheureusement vert. Stainless Games enchaîna les suites sans innovation, ce qui précipita la fin de Carmageddon, mais donna un modèle à un autre studio de développement : Rockstar.
GRAND THEFT AUTO (Rockstar. PS, PC, Saturn, 1997)
Comment ne pas évoquer le "Satan" des jeux vidéo, j'ai nommé GTA. Ce nom hérisse le poil des conservateurs autant que celui de Marilyn Manson, c'est dire ! Pourtant, la vue aérienne 2D de GTA fait peine à voir comparée aux prouesses du moteur 3D de Carmageddon. Même acharnement au volant sur les piétons, mais la liberté de déplacement et d'action (notamment le car-jacking et les missions annexes) y sont bien plus grandes dans GTA. [Lien]
Le passage à la 3D dans GTA III sur PS2 en 2001 réalise un remarquable prolongement de Carmageddon. En 2005, GTA San Andreas atteint une popularité sans précédent, grâce au déverrouillage du contenu censuré. Une modification conçue par les fans sur PC permet de débloquer un mini-jeu baptisé "Hot Coffee". Le héros peut se livrer à des actes sexuels avec les prostituées du jeu, le tout animé de façon synchronisée par le joueur lui-même au clavier. En 2008, GTA IV se voit retirer la possibilité de piloter des avions à cause du 11 septembre 2001.
POSTAL (Running With Scissors, PC, MAC, 1997)
Le terme Postal vient de l'expression américaine "Going Postal" qui signifie littéralement "commettre des meurtres en masse". Doom-like développé par le studio Running With Scissors, ("courir avec des ciseaux", tout un concept !), le jeu est tout simplement interdit à la vente (notamment en France). La seule échappatoire aux réseaux de distribution classique consiste à vendre le jeu par Internet. [Lien]
Postal se moque avant tout du "politiquement correct" contemporain : les ligues moralisatrices anti-jeux vidéo (convaincues que les jeux vidéo apprennent aux enfants à tuer) provoquent eux-mêmes un massacre. Les écologistes, contre la déforestation, commettent un autodafé dans une bibliothèque. La publicité des assurances-vie proclame : "Eh les Enfants ! Vos parents vont mourir !". L'arme surnommée "chat-silencieux" est en fait un Beretta planté dans le postérieur d'un chat afin de servir littéralement de silencieux. Le niveau caché de l'Add-on "Share the pain", permet de trucider des dizaines de fanatiques musulmans au physique d'Oussama Ben Laden dans les égouts. Bref, Postal est très certainement le jeu vidéo le plus transgressif qui soit et il n'est pas prêt d'être détrôné.
De 1997 à nos jours
Si écraser des piétons et ôter le sang du pare-brise d'un coup d'essuie-glace ne choque plus personne, il ne faudrait pas croire pour autant que les lobbies puritains aient perdu de leur influence auprès des studios de développement. De nombreux artistes souffrent encore des limites imposées par ceux qui prétendent "défendre la morale" et leur dictent ce qu'il est bon de penser et de faire. No More Heroes (Grasshopper. Wii, 2008) a ainsi curieusement perdu toutes traces de sang en débarquant en Europe et au Japon, tandis que les Américains en bénéficient. La preuve d'un tel manque de cohérence dans cette vidéo comparative des deux versions du jeu : [Lien]
Manhunt 2 (Rockstar. Wii, PS2, PSP. 2008) est symptomatique de l'emprise de la censure sur les studios de développement. L'ESRB (l'organisme américain chargé de la classification des jeux par tranche d'âge, équivalent au PEGI européen) s'est acharné sur Manhunt 2. L'ESRB, soutenu par de nombreux sénateurs américains (dont Hillary Clinton) conteste l'attribution de la tranche d'âge "Mature" pour Manhunt 2 en 2007 (pourtant obtenue en appel par Take Two, l'éditeur du jeu). La classification du jeu en "Adult Only" est rédhibitoire, puisque ni Nintendo ni Sony n'acceptent de tels jeux sur leur console respective. Rockstar doit alors se résoudre à flouter les scènes d'exécution, qui constituent le principal attrait du jeu.
Comment admettre en 2008 que la présence du sang dans un jeu est admise dans un continent et n'est plus tolérée dans un autre ? Comment accepter que ce qui était autorisé en 2004 dans le premier Manhunt (Rockstar. PS, PC) ne l'est plus dans sa suite, quatre ans plus tard ? Ce genre de "détails" dénature complètement les oeuvres originales, manifestant une nette avancée des lobbies puritains et des instances politiques, conjointe au recul de la liberté d'expression des artistes. L'ère de la HD (du supposé "photoréalisme") et de l'ouverture du jeu vidéo au grand public (le succès commercial de la Wii) annonce malheureusement un profond assoupissement des esprits et de nombreuses entraves à la création.
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